Paresia

On ne peut voir qu'on ne voit pas ce qu'on ne voit pas..

George Orwell – « Fascisme et démocratie » 3 juillet 2010

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Article publié dans The Left News en février 1941.

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« Dénigrer la démocratie est un des passe-temps les plus faciles du monde. Dans ce pays, personne n’est plus vraiment obligé de se préoccuper des arguments simplement réactionnaires contre un gouvernement populaire ; mais, au cour des vingt dernières années, la démocratie « bourgeoise » a été attaquée de manière bien plus subtile à la fois par les fascistes et par les communistes, et il est tout à fait significatif que ces ennemis apparents l’aient tous deux attaquée pour les mêmes raisons. Il est vrai que les fascistes, avec leurs méthodes de propagande plus osées, utilisent quand cela leur convient l’argument aristocratique selon lequel la démocratie « donne le pouvoir aux pires hommes », mais l’assertion de base de tous les apologues du totalitarisme est que la démocratie est une escroquerie. Elle ne serait rien d’autre qu’un voile dissimulant la position dominante de quelques groupes de riches. Ce n’est pas tout à fait faux, et surtout ce n’est pas manifestement faux ; au contraire, il y a davantage à dire en faveur de cet argument que contre lui. Un écolier de seize ans peut attaquer la démocratie bien plus aisément qu’il ne peut la défendre. Et on ne peut lui répondre que si on connaît les « arguments » antidémocratiques et si l’on accepte qu’ils contiennent une grande part de vérité.

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Pour commencer, on fait toujours valoir que la démocratie « bourgeoise » est réfutée par l’inégalité économique. A quoi peut servir la prétendue liberté politique quand un homme travaille douze heures par jour pour trois livres par semaine ? Une fois tous les cinq ans, on lui permet peut-être de voter pour le parti qu’il préfère mais, le reste du temps, presque tous les détails de sa vie sont dictés par son employeur. Et, en pratique, sa vie politique lui est également dictée. La classe aisée peut mettre la main sur tous les postes ministériels et officiels, elle peut aussi utiliser le système électoral en soudoyant l’électorat, directement ou indirectement. Mais quand, par mésaventure,  un gouvernement représentant les classes plus pauvres obtient le pouvoir, les riches peuvent en général le faire chanter en menaçant d’exporter leurs capitaux. Plus important encore est le fait que presque toute la vie culturelle et intellectuelle de la communauté – journaux, livres, éducation, cinéma, radio – est contrôlée par des riches qui ont toutes les raisons d’empêcher la propagation de certaines idées. Le citoyen d’un pays démocratique est « conditionné » dès la naissance, moins rigoureusement mais tout aussi effectivement qu’il ne le serait dans un État totalitaire.

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Et il n’existe aucune certitude que la domination d’une classe privilégiée pourra jamais être abattue par les seuls moyens démocratiques. En théorie, un gouvernement travailliste pourrait être élu avec une forte majorité et instaurer immédiatement le socialisme par un Acte du Parlement. En pratique, les classes privilégiées se rebelleraient, sans doute avec succès, parce qu’elles auraient dans leur camp la plus grande partie des fonctionnaires en poste ainsi que les hommes-clé des forces armées. Les méthodes démocratiques ne sont possibles que lorsqu’il une base large d’entente entre tous les partis politiques. Il n’y a aucune raison réelle de penser que tout changement vraiment fondamental puisse jamais être obtenu pacifiquement.

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En outre, on affirme souvent que toute façade de la démocratie – liberté de parole et de réunion, indépendance des syndicats et ainsi de suite – ne pourra que s’effondrer une fois que les classes aisées auront perdu la possibilité de faire des concessions à leurs employés. La « liberté » politique, dit-on, n’est qu’un pot-de-vin, équivalent à la Gestapo mais sans la violence. Il est vrai que les pays que nous disons démocratiques sont en général des pays prospères – le plus souvent, ils exploitent, directement ou indirectement, une main-d’œuvre de couleur bon marché – et également vrai que la démocratie, telle que nous la connaissons, n’a jamais existé que dans des pays maritimes ou montagneux, c’est-à-dire des pays capables de se défendre sans avoir besoin d’une immense armée de métier. La démocratie accompagne et sans doute demande des questions de vie favorables ; elle n’a jamais prospéré dans des États pauvres et militarisés. Éliminez la position protégée de l’Angleterre, dit-on, et l’Angleterre retournera immédiatement à des méthodes politiques aussi barbares que celles de la Roumanie. Sans oublier que tout gouvernement, qu’il soit démocratique ou totalitaire, se fonde en fin de compte sur la force. Aucun gouvernement, à moins qu’il ait l’intention de se rendre complice de son propre renversement, ne peut ni ne doit montrer le moindre respect pour les « droits » démocratiques lorsqu’il est sérieusement menacé. Un pays démocratique pris dans une guerre désespérée est obligé, exactement comme un Etat autocratique ou fasciste, de faire appel à la circonscription, de contraindre la main-d’oeuvre, d’emprisonner les défaitistes, d’interdire les journaux séditieux ; en d’autres mots, il ne peut éviter la destruction qu’en cessant d’être démocratique. Ce pour quoi il est supposé se battre disparaît automatiquement dès que le combat commence.

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Voilà, grosso modo, les arguments contre la démocratie « bourgeoise » avancés par les fascistes et les communistes, bien qu’avec quelques différences d’accent. Il faut admettre que, sur tous ces points, il ya une grande partie de vérité. Et pourtant, pourquoi ces arguments sont-ils finalement incorrects ? Car quiconque a été élevé dans un pays démocratique sait presque instinctivement qu’ils contiennent quelque chose de faux.

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Ce qui est faux dans ce dénigrement classique de la démocratie est qu’il est incapable de donner une explication complète des faits. Les différences réelles dans l’ambiance sociale et politique de chaque pays sont bien plus importantes que ne peut l’expliquer une théorie qui écarterait les lois, les usages, les traditions, etc., comme n’étant que des « superstructures ». Sur le papier, il est très simple de démontrer que la démocratie « n’est que » (ou « n’est pas meilleure que ») le totalitarisme. Il y a des camps de concentration en Allemagne ; mais il y a des camps de concentration en Inde. Les juifs sont persécutés partout où règne le fascisme ; mais qu’en est-il des lois sur la couleur de peau en Afrique du Sud ? L’honnêteté intellectuelle est un crime dans tous les pays totalitaires ; mais même en Angleterre, il n’est pas vraiment rentable de dire et d’écrire la vérité. Ces parallèles peuvent être poursuivis à l’infini. Cependant, l’argument sous-entendu d’un bout à l’autre est qu’une différence de degré n’est pas une différence. Il est tout à fait vrai, par exemple, que les pays démocratiques ne sont pas exempts de persécution politique. Encore faut-il la qualifier. Combien de réfugiés ont quitté la Grande-Bretagne, ou l’ensemble de l’Empire britannique, au cours des sept dernières années ? Et combien l’Allemagne ? Combien de personnes connaissez-vous personnellement qui ont été tabassés avec des matraques en caoutchouc, ou obligés de boire des litres d’huile de ricin ? Trouvez-vous dangereux de vous rendre dans le pub le plus proche et d’y exprimer l’opinion selon laquelle cette guerre est une guerre capitaliste et que nous devrions cesser le combat ? Pouvez-vous indiquer quoi que ce soit dans l’histoire récente britannique ou américaine qui soit comparable à la Purge de juin, aux procès des trotskistes en Russie, au pogrom qui a suivi l’assassinat du Rath ? Un article équivalant à celui que je suis en train d’écrire pourrait-il être imprimé dans un pays totalitaire, rouge, brun, ou noir ? Le Daily Worker vient d’être interdit, mais seulement après dix ans de vie, alors qu’a Rome, Moscou, ou Berlin il n’aurait même pas survécu dix jours. Et, pendant les six derniers mois, la Grande-Bretagne n’a pas seulement été en guerre mais aussi dans une situation bien plus désespérée qu’a aucun moment depuis Trafalgar. En outre – et c’est là l’argument principal -, même après l’interdiction du Daily Worker, ses rédacteurs ont pu crier au scandale, publier des déclarations pour se défendre, obtenir que des questions soient posées au Parlement et s’assurer le concours de personnes bien intentionnées de diverses tendances politiques. Non seulement il n’y a pas eu de « liquidation » rapide et finale, comme cela aurait été le cas dans une douzaine d’autres pays, mais personne ne croirait réellement à la possibilité que cela puisse se passer ici.

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Il n’est pas particulièrement remarquable que les fascistes et les communistes britanniques puissent soutenir des opinions en faveur de Hitler ; ce qui est remarquable est qu’ils osent les exprimer. Ce faisant, ils admettent sans le dire que les libertés démocratiques ne sont pas un mensonge complet. Entre 1929 et 1934, tous les communistes orthodoxes adhéraient à la croyance que le « social-fascisme » (c’est-à-dire le socialisme) était le véritable ennemi des travailleurs et que la démocratie capitaliste n’était certainement pas préférable au fascisme. Et pourtant, quand Hitler a pris le pouvoir des dizaines de milliers de communistes allemands – défendant toujours la même doctrine, qui n’a été abandonnée que plus tard – se sont enfuis en France, en Suisse, en Angleterre, aux États-Unis ou dans tout autre pays démocratique qui voulait bien les laisser entrer. Leurs actions ont démenti leurs paroles ; ils ont « voté avec leurs pieds », selon l’expression de Lénine. Et nous nous trouvons ici devant le meilleur atout que la démocratie puisse mettre en avant : le sentiment de sécurité relative auquel ont droit les citoyens des pays démocratiques, la certitude que, lorsqu’on parle de politique avec un ami, la Gestapo  n’a pas une oreille collée au trou de la serrure, la conviction qu' »ils » ne peuvent vous punir que si vous avez violé la loi, la conviction que la loi est supérieure à l’Etat. Peu importe que cette conviction soit en partie une illusion – ce qui est, bien sûr, vrai. Car une illusion largement répandue, capable d’influencer le comportement du public, est en elle-même un fait important. Imaginons qu’un gouvernement britannique, actuel ou futur, décide de faire suivre l’interdiction du Daily Worker par la destruction complète du parti communiste, comme cela a eu lieu en Italie et en Allemagne. Très probablement, il n’y parviendrait pas. Car une persécution politique de ce type ne peut se faire qu’avec l’aide d’une Gestapo répandue dans tout le pays, ce qui n’est pas le cas en Angleterre, et un tel système ne pourrait pas être créé en ce moment. Le climat social ne l’accepterait pas, et le personnel nécessaire ne viendrait pas se présenter. Les pacifistes qui nous promettent que si nous luttons contre le fascisme nous « deviendrons fascistes » nous-mêmes oublient que tous les systèmes politiques  doivent être gérés par des êtres humains, et que les êtres humains sont influencés par leur passé. L’Angleterre subira peut-être des transformations dégénératives du fait de la guerre, mais elle ne peut pas, sauf peut-être si elle est conquise, devenir une réplique de l’Allemagne nazie. Elle pourrait suivre la voie d’une sorte de fascisme autrichien, mais pas celle d’un fascisme de type positif, révolutionnaire et pernicieux. Le matériel humain nécessaire n’est pas là. Cela, nous le devons à trois siècles de sécurité, et au fait que nous n’avons pas été battus pendant la dernière guerre.

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Mais je ne veux pas laisser entendre que la « liberté » dont parlent les éditoriaux du Daily Worker soit la seule chose qui vaille la peine qu’on se batte pour elle. La démocratie capitaliste ne se suffit pas à elle-même et, surtout, elle ne peut être sauvée que si elle se transforme en autre chose. Nos hommes d’État conservateurs, dont l’esprit est mort, espèrent sans doute et croient que l’effet d’une victoire britannique sera simplement un retour au passé : un autre traité de Versailles, puis la reprise de la vie économique « normale », avec des millions de chômeurs, la chasse au cerf dans les landes écossaises, le match entre Eton et Harrow le 11 juillet, etc. Les théoriciens antiguerre de l’extrême gauche craignent ou prétendent craindre la même chose. Mais il s’agit là d’un concept statique incapable, même aujourd’hui, de saisir la puissance de la chose contre laquelle nous nous battons. Que le nazisme soit ou non un déguisement du capitalisme monopolistique, il n’est certainement pas un capitalisme au sens du dix-neuvième siècle. Il est dirigé par l’épée et pas par le carnet de chèques. C’est une économie centralisée, rationalisée en vue de la guerre, et capable d’utiliser jusqu’au bout et comme elle le désire la main-d’œuvre et la matière première à sa disposition. Un État capitaliste à l’ancienne mode, où toutes les forces tirent dans différentes directions, où il est plus important de faire des bénéfices que d’armer le pays, où des idiots incompétents ont droit à de hautes positions du  fait de leur naissance,  et où les classes sont toujours en friction les unes contre les autres, ne peut évidemment pas rivaliser avec ce genre de choses. Si le Front populaire avait réussi et si l’Angleterre, il y a deux ou trois ans, avait rejoint la France et l’URSS pour une guerre préventive – ou une menace de guerre – contre l’Allemagne, le capitalisme britannique aurait peut-être trouvé une nouvelle espérance de vie. Mais cela n’est pas arrivé, Hitler a eu le temps de s’armer jusqu’aux dents et est parvenu à diviser ses ennemis. Pendant encore au moins un an, l’Angleterre va devoir se battre seule, contre vents et marées. Nos avantages sont, pour commencer, la puissance navale et, deuxièmement, le fait que nos ressources sont bien plus vastes à long terme – si nous pouvons nous en servir. Mais nous ne pourrons nous en servir que si nous transformons notre système économique et social du tout au tout. La productivité de la main-d’œuvre, le moral à l’intérieur du pays, l’attitude envers nous des peuples de couleur et des populations européennes conquises, tout cela dépend en fin de compte de notre capacité à démontrer la fausseté de la critique de Goebbels, qui a dit que l’Angleterre n’est qu’une ploutocratie égoïste qui se bat pour conserver le statu quo. Car si nous restons une ploutocratie – et l’image de Goebbels n’est pas entièrement fausse – nous serons conquis. Si je devais choisir entre l’Angleterre de Chamberlain et le genre de régime que Hitler voudrait nous imposer, je choisirais l’Angleterre  de Chamberlain sans hésiter un instant. Mais cette alternative n’existe pas dans la réalité. Pour le dire crûment, le choix est entre le socialisme et la défaite. Nous devons aller de l’avant, ou périr.

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L’été dernier, alors que la situation de l’Angleterre était bien plus évidemment désespérée qu’aujourd’hui, l’ensemble de la population l’avait compris. Si l’humeur des mois d’été a maintenu, c’est en partie parce que la situation est moins catastrophique que ne le croyait la plupart des gens, mais en partie aussi parce qu’il n’existait pas de parti politique, de journal ou d’individu exceptionnel pour donner une voix et une direction au mécontentement général. Personne n’était capable d’expliquer – de façon à être écouté – exactement pourquoi nous étions dans ce pétrin et comment nous en sortir. L’homme qui a rassemblé la nation était Churchill, un homme dévoué et courageux, mais un patriote d’un genre traditionnel et limité. En fait, Churchill a dit simplement : « Nous nous battons pour l’Angleterre », et la population s’est rassemblée autour de lui. Quelqu’un aurait-il pu toucher les gens de la sorte en disant : « Nous nous battons pour le socialisme » ? Ils savaient qu’on les avait bernés, savaient que le système social existant était complètement erroné et qu’ils voulaient quelque chose de différent – mais était-ce le socialisme qu’ils voulaient ? Qu’était donc le socialisme, de toute façon ? Encore aujourd’hui, le mot n’a qu’une signification vague pour la très grande masse du peuple anglais ; et il n’a certainement aucun attrait émotionnel. Les hommes ne mourront pas pour lui en aussi grand nombre que pour le roi et le pays. Quelle que soit l’admiration qu’on peut avoir pour Churchill – et personnellement je l’ai toujours admiré en tant qu’homme et en tant qu’écrivain, bien que je n’aime pas du tout sa politique – et malgré la reconnaissance qu’on peut avoir pour ce qu’il a fait l’été dernier, n’est-ce pas un effroyable commentaire sur le mouvement socialiste anglais qu’à cet instant-là, au moment du désastre, le peuple veuille encore être dirigé par un conservateur ?

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Ce que l’Angleterre n’a jamais eu, c’est un parti socialiste qui soit sérieux et qui tienne compte des réalités contemporaines. Quels que soient les programmes présentés par le parti travailliste, il a été difficile, au cours des dix dernières années, de croire que ses dirigeants pensaient être témoins de changements fondamentaux de leur vivant ou même qu’ils l’espéraient. En conséquence, le peu de sentiment révolutionnaire qui existait à gauche s’est dispersé dans diverses impasses, dont la plus importante était le parti communiste. Dès le début, le communisme a été une cause perdue en Europe occidentale, et les partis communistes des divers pays ont rapidement dégénéré pour n’être que des agences publicitaires du régime russe. Dans cette situation ils ont été obligés non seulement de changer leurs opinions de fond en comble à chaque variation de la politique russe mais également d’insulter tous les instincts et toutes les traditions de ceux qu’ils essayaient de diriger. Après une guerre civile, deux famines et une purge, leur patrie adoptive s’était installée dans un régime oligarchique, avec une très rigide censure des idées et le culte servile d’un führer. Au lieu de faire remarquer que la Russie était un pays arriéré dont nous pouvions apprendre quelque chose mais que nous ne devions pas essayer d’imiter, les communistes ont été obligés de prétendre que les purges, les « liquidations », etc. étaient des symptômes de santé que toute personne de bon sens aurait dû vouloir voir transférés à l’Angleterre. Naturellement, ceux que pouvait attirer une telle croyance et qui y sont restés fidèles après en avoir compris la nature tendaient à être des personnes névrotiques ou malveillantes, des personnes fascinées par le spectacle d’une cruauté victorieuse. En Angleterre, elles ne sont pas parvenues à rassembler une masse stable de partisans. Mais elles pouvaient être dangereuses et le sont encore, pour la simple raison qu’il n’existe pas d’autre groupe qui se dise révolutionnaire. Ceux qui sont mécontents, qui veulent renverser le système social existant par la force et qui s’intégrer à un partie politique engagé dans cette voie, doivent rejoindre les communistes ; en effet, il n’y a  rien d’autre. Il n’atteindront pas leur buts, mais ils aideront peut-être Hitler à atteindre les siens. Il est impensable que la soi-disant Convention du peuple, par exemple, puisse jamais prendre le pouvoir en Angleterre, mais elle pourrait répandre suffisamment de défaitisme pour aider Hitler à un moment critique. Et entre la Convention du peuple d’un côté et le type de patriotisme dont le slogan est « Mon pays, qu’il ait tort ou raison », il n’existe pour l’instant aucune politique réaliste.

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Lorsque le véritable mouvement socialiste anglais apparaîtra – il devra apparaître si nous ne voulons pas vaincus, et ses fondements existent déjà si on écoute les conversations dans des millions de pubs et d’abris anti-aériens -, il traversera toutes les divisions existantes entre les partis. Il sera à la fois révolutionnaire et démocratique. Il aura pour but les transformations les plus fondamentales et acceptera d’utiliser la violence si besoin est. Mais il acceptera également que toutes cultures ne sont pas les mêmes, que les traditions et les sentiments nationaux doivent être respectés si les révolutions doivent réussir, que l’Angleterre n’est pas la Russie – ni la Chine, ni l’Inde. Il comprendra que la démocratie britannique n’est pas une mensonge complet, n’est pas simplement une « superstructure », qu’au contraire elle est quelque chose d’extrêmement précieux qui doit être préservé, étendu et, surtout, qu’il ne faut pas insulter. C’est pour cette raison que je me suis étendu si longuement en répondant aux arguments habituels contre la démocratie « bourgeoise ». La démocratie bourgeoise ne suffit pas, mais elle vaut bien mieux que le fascisme, et travailler contre elle revient à scier la branche sur laquelle nous sommes assis. Les gens ordinaires le savent, même si les intellectuels l’ignorent. Il s’accrocheront fermement à l' »illusion » de la démocratie et à la conception occidentale de l’honnêteté et de la décence commune. Il est inutile de chercher à les séduire avec le « réalisme  » et la politique du pouvoir, en prêchant les doctrines de Machiavel avec le jargon de Lawrence & Wishart. Le mieux auquel on puisse aboutir de cette façon, c’est à une confusion du type de celle que Hitler désire. Tout mouvement qui veut rassembler la masse du peuple anglais doit avoir comme idée-force les valeurs démocratiques que le marxisme doctrinaire élimine comme n’étant qu' »illusion » et « superstructure ». Soit nous produirons une version du socialisme plus ou moins en accord avec le passé du peuple, soit nous serons conquis de l’extérieur, avec des résultats imprévisibles mais certainement horribles. Quiconque tente de saper la foi du peuple en la démocratie, de tailler dans le code moral qu’il a puisé dans les siècles de protestantisme et dans la Révolution française, ne s’approchera pas du pouvoir mais permettra à Hitler de s’en approcher – un processus que nous avons si souvent vu se répéter en Europe qu’il n’est plus excusable de se tromper sur sa nature.

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Traduction par Bernard Hoepffner dans Ecrits politiques (1928 – 1949), textes réunis par Jean-Jacques Rosat (Agone, 2009).

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