Paresia

On ne peut voir qu'on ne voit pas ce qu'on ne voit pas..

« Quotidienneté » – Henri Lefebvre 12 mai 2010

Article de Lefebvre publié sur l’Encyclopaedia Universalis.

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Introduction

Avant la chaîne des révolutions qui ont inauguré les temps dits modernes, l’habiter, le vêtir, le boire, le manger, en bref, le « vivre », offraient une prodigieuse diversité. Ils n’obéissaient à aucun système et variaient selon les régions et les pays, selon les classes et les couches de la population, selon les produits de la nature, selon les saisons, les climats, les métiers, les âges, les sexes. Cette diversité n’a jamais été bien connue ni reconnue comme telle ; elle échappait à la comparaison comme à la raison, et cette raison n’est venue qu’en intervenant, en détruisant la diversité. Aujourd’hui, on constate une tendance mondiale à l’uniforme. La rationalité domine, que l’irrationnel accompagne sans la diversifier :les signes, rationnels à leur manière, s’ajoutent aux choses pour dire le prestige de leurs possesseurs, leur place dans la hiérarchie.

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Formes, fonctions et structures

Que s’est-il passé ? Il y avait, il y eut toujours des formes, des fonctions, des structures. Les choses comme les institutions, les « objets » comme les « sujets » offraient aux sens des formes accessibles, reconnaissables. Les gens, individuellement ou en groupe, accomplissaient des fonctions, les unes physiologiques (manger, boire, dormir), les autres sociales (travailler, se déplacer). Des structures, les unes naturelles, les autres élaborées, permettaient l’accomplissement privé ou public de ces fonctions ; mais, différence radicale – à la racine –, les formes, fonctions, structures, n’étaient pas connues comme telles, pas nommées. À la fois liées et distinctes, elles se donnaient dans un tout. La pensée analytique s’est attaquée souvent, surtout depuis Descartes, à ces « totalités » concrètes ; chaque analyse d’un objet, d’une réalité sociale mettait en évidence un résidu qui lui résistait, et, les réalités semblant irréductibles à la pensée humaine, relevaient d’une analyse infinie réservée à la pensée divine. Chaque « tout » complexe, depuis le moindre objet usuel jusqu’aux grandes œuvres de l’art et du savoir, possédait donc une valeur symbolique, se reliait aux sens les plus « vastes » du monde : la divinité et l’humanité, la puissance et la sagesse, le bien et le mal, le bonheur et le malheur, la pérennité ou l’éphémère. Ces grandes valeurs changeaient elles-mêmes selon les époques, les classes sociales, les maîtres. Chaque objet, lié ainsi à un « style » (aussi bien un fauteuil qu’un vêtement, un ustensile de cuisine qu’une maison), donc en tant qu’œuvre, contenait en les voilant les fonctions et structures au sein des formes.

Qu’en est-il advenu ? L’élément fonctionnel a été dégagé, rationalisé, bientôt produit industriellement, et finalement imposé par la contrainte et la persuasion, c’est-à-dire par la publicité et par la pression des puissances économiques et politiques. Le rapport : forme-fonction-structure ne disparaît pas ; au contraire, il se déclare, il est produit comme tel, de plus en plus visible-lisible, prescrit dans une transparence des trois termes. Un objet moderne dit clairement ce qu’il est (rôle et place), ce qui n’empêche pas les superfétations signifiantes : signes de la satisfaction, du bonheur, de l’agrément, de la richesse. D’un fauteuil ou d’un moulin à café modernes jusqu’aux automobiles, cette lisibilité des trois aspects de chaque chose est évidente.

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Systèmes et sous-systèmes

Dans ces conditions, de multiples systèmes ou sous-systèmes se constituent, chacun établissant à sa manière un ensemble plus ou moins cohérent d’objets plus ou moins durables. Par exemple : la variété des architectures (locales, régionales, nationales) a cédé la place à un système architectural-urbanistique, système universel de structures et fonctions dans des formes géométriques prétendûment rationnelles. De même pour la nourriture produite industriellement ; le système groupe les produits autour d’instruments ménagers, fonctionnellement spécifiés : le réfrigérateur, le congélateur, le four électrique, etc. Enfin, autour de l’automobile, un vrai système se constitue, qui sacrifierait la société entière à sa domination. Il arrive d’ailleurs que ces systèmes et sous-systèmes se détériorent ou éclatent.

Quoi qu’il en soit, le logement, la mode, l’alimentation ont tendu et tendent encore à constituer des sous-systèmes clos, autonomes, extérieurs les uns aux autres. Chacun d’eux paraît présenter une diversité aussi grande qu’en présentaient, autrefois, les genres de vie. Or, cette diversité n’est qu’apparente. Elle n’est que combinatoire. Une fois connu le caractère dominant qui fait que des éléments peuvent se combiner, leur ensemble se reconnaît et la diversité factice devient fastidieuse. Alors, le système éclate.

Ces systèmes ont une commune mesure : la fonctionnalité est leur loi générale. Le quotidien se définit donc comme l’ensemble des fonctionnalités qui lient et relient les systèmes en apparence distincts. Ainsi défini, le quotidien est un produit, le plus général dans cette époque où la production engendre la consommation, où la consommation est manipulée par ceux qui produisent : non pas les « travailleurs », mais les gestionnaires et les propriétaires des moyens de production (la technique, les connaissances, les machines). Le quotidien est donc le plus général et le plus singulier, le plus social et le plus individuel, le plus évident et le mieux caché : stipulé dans la lisibilité des formes, prescrit par les fonctions, inscrit dans les structures, il constitue la plate-forme sur laquelle s’érige la société bureaucratique de consommation dirigée.

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Un dénominateur commun

Le quotidien est donc un concept. Pour le dégager, il a fallu que domine la réalité qu’il désigne et que disparaissent les vieilles obsessions de la pénurie : « Donnez-nous aujourd’hui notre pain quotidien… » Jusqu’à une époque récente, on produisait les choses, meubles et immeubles, une par une, en les rapportant à des références morales et sociales admises, à des symboles. Or, à partir du xxe siècle, les références s’effondrent. Toutes, y compris la plus grande et la plus antique des figures, celle du Père (éternel ou temporel, divin ou humain). Comment saisir cet ensemble extraordinaire, encore mal compris, de faits : la chute des référentiels (dans la morale, l’histoire, la nature, la religion, la ville, l’espace de la perspective classique, la tonalité en musique, etc.) ; l’abondance remplaçant la pénurie dans les grands pays industriels, abondance rationnelle, programmée ; la destruction de la nature environnante ; la prévalence des signes ; la guerre et la violence omniprésentes, les révolutions qui s’enchaînent et tournent court ou retournent en arrière… ?

Le quotidien, établi, consolidé, reste la seule référence pour le sens commun, les « intellectuels », par contre, cherchant ailleurs un référentiel : dans le langage et le discours, parfois dans un parti politique. La proposition, ici, c’est de déchiffrer le monde moderne, rébus sanglant, à partir du quotidien.

Le concept de « quotidienneté » ne désigne donc pas un système, mais le dénominateur commun aux systèmes existants (y compris les systèmes juridiques, contractuels, pédagogiques, fiscaux, policiers, etc.). Banalité ? Pourquoi la connaissance du banal serait-elle banale ? Le surréel, l’extraordinaire, le surprenant, voire le merveilleux, ne font-ils pas aussi partie du réel ? Pourquoi le concept de quotidienneté ne révélera-t-il pas l’extraordinaire de l’ordinaire ?

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La répétition et le changement

Formulé le concept du quotidien éclaire le passé. Il y eut toujours une vie quotidienne, bien que fort différente de la nôtre. Cependant, le quotidien est toujours un caractère répétitif plus ou moins voilé par les obsessions et les craintes. Et l’on découvre alors le grand problème de la répétition, l’un des plus difficiles qui se posent. Le quotidien se situe au croisement des deux modalités de la répétition ; le cyclique, dominant dans la nature, et le linéaire, dominant dans les processus rationnels. Le quotidien implique d’un côté des cycles (les nuits et les jours, les saisons et les récoltes, l’activité et le repos, la faim et sa satisfaction, le désir et son assouvissement, la vie et la mort) et de l’autre des gestes répétitifs, ceux du travail, ceux de la consommation.

Dans la modernité, le second aspect (la répétition) tend à masquer, écraser le premier. Le quotidien impose sa monotonie. Il est l’invariant des variations qu’il enveloppe. Les jours se suivent et se ressemblent, et cependant – c’est la contradiction que renferme la quotidienneté – tout change. Mais le changement est programmé : l’obsolescence est voulue. La production prévoit la reproduction, produit les changements eux-mêmes. De sorte qu’une impression de vitesse se superpose à l’impression de monotonie. Les uns crient à l’accélération du temps, les autres à la stagnation. Tous ont raison.

Passivité générale et diverse

Dénominateur commun des activités, lieu et milieu des fonctionnalités, le quotidien peut aussi être analysé comme aspect uniforme des grands secteurs de la vie sociale : le travail, la famille et la vie privée, les loisirs. Ces secteurs, distincts comme formes, imposent à la pratique une structure, où se retrouve leur aspect commun : la passivité du spectateur devant des images, des paysages. Dans le travail, la passivité devant des décisions auxquelles le travailleur n’a aucune part. Dans la vie privée, la consommation imposée, puisque les choix sont dirigés et les besoins suscités par la publicité et les études de marché. Cette passivité générale est d’ailleurs inégalement répartie : elle pèse plus lourdement sur les femmes, sur la classe ouvrière, sur les employés qui ne sont pas des technocrates, sur la jeunesse, bref sur la majorité ; cependant, pas de la même façon, pas en même temps, pas sur tous à la fois.

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La modernité

Le quotidien se couvre d’un revêtement : la modernité. Les faits divers et les turbulences affectées de l’art, la mode et l’événement dissimulent sans l’abolir la grisaille quotidienne. Les images, le cinéma, la télévision divertissent le quotidien en lui offrant tantôt son propre spectacle, tantôt le spectacle du non-quotidien : la violence, la mort, la catastrophe, la vie des rois et des vedettes, eux qui, croit-on, échappent à la quotidienneté. Modernité et quotidienneté constituent ainsi une structure profonde, celle que dévoile une analyse critique.

Cette analyse critique du quotidien, qui écarte les interprétations, a été elle-même interprétée de façons opposées. Les uns traitent le quotidien avec impatience ; ils veulent « changer la vie », et vite ; il leur faut tout et tout de suite ! D’autres considèrent que le vécu n’a ni importance ni intérêt, qu’au lieu de le comprendre il faut le mettre entre parenthèses et le réduire pour faire place nette devant la science, la technique, la croissance économique, etc.

Aux premiers on peut répondre que métamorphoser le quotidien exige des conditions. La rupture du quotidien par la fête, violente ou paisible, ne dure pas. Pour changer la vie, il faut changer la société, l’espace, l’architecture, la cité. Aux seconds on répondra qu’il est monstrueux de réduire le « vécu », que les difficultés de l’humanisme n’autorisent pas à assimiler les hommes aux insectes. Avec les moyens colossaux dont nous disposons et les dangers terrifiants qui nous guettent, nous entrons dans le « surhumanisme ».

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