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On ne peut voir qu'on ne voit pas ce qu'on ne voit pas..

Les origines du socialisme allemand (J. Jaurès) 11 avril 2010

Un article très intéressant de Michel Drac sur la seconde thèse de Jean Jaurès, Des origines du socialisme allemand chez Luther, Kant, Fichte, et Hegel présentée en 1892.

Pour Jaurès, le socialisme allemand n’est pas un parti politique qui a une philosophie : c’est une philosophie qui a un parti politique.

Quelle est cette philosophie ? – Pas seulement celle de Marx. Elle est le produit du continuum de la pensée allemande, de Luther à Marx, en passant par Kant, Fichte et Hegel.

Luther, source de Marx ? Le prédicateur qui condamna la révolte des paysans, père spirituel du théoricien socialiste le plus célèbre ?

Démonstration.

Jaurès fait remonter la racine du socialisme allemand à Luther – un philosophe, puisqu’en Allemagne, la philosophie et la théologie ne sont pas séparées, elles s’adossent l’une à l’autre. Certes, le but de Luther n’était pas de réformer la société, plutôt l’état mental de ses membres. Mais pour Jaurès, en poursuivant l’égalité chrétienne, Luther a, inconsciemment, rendu pensable l’égalité civile. En jetant à bas la domination symbolique de Rome, il ouvrait la porte à toute remise en cause de toute domination. En dénonçant le pape Borgia, il soumettait la puissance au tribunal populaire. En vidant les monastères, il détruisait le théâtre social de son temps – et donc la spectacularisation de la domination. En revendiquant la prêtrise du croyant, il ôtait au clergé un privilège spirituel – préalable au démantèlement de tous les privilèges.

Surtout, plus profondément, en contestant le Libre arbitre humaniste, Luther énonçait que l’homme individuel ne peut se sauver par ses propres forces : il lui faut Dieu, certes, mais aussi, implicitement, le renfort de l’homme social. Pour Jaurès, Luther nie à la fois l’ordre collectif hiérarchique construit par le catholicisme (société d’ordres) et l’ordre individualiste libéral en gestation (société de classes). En proclamant d’une part que l’homme devait être libre, et d’autre part qu’il ne le pouvait seul, Luther ouvrait donc la voie au socialisme allemand : l’homme devait être libre, mais il ne trouverait la liberté que dans le bien, et le bien que dans la soumission à la volonté divine. L’ordre collectif socialiste est en gestation dans cette pensée.


Donc Kant est déjà latent chez Luther : la liberté repose sur le devoir de se soumettre à l’impératif de justice. C’est la Loi qui libère – parce que le monde, comme Luther l’a affirmé, n’est pas bon : Dieu sauve, ou ne sauve pas, l’ordre spontané des choses n’est pas la justice – il faut qu’un principe extérieur au monde s’impose, pour que la justice triomphe. « Que le monde périsse, place à la justice ! » – chez le réformateur allemand, le socialisme est déjà là.

Kant prolongea Luther. Dans l’Allemagne de Frédéric II, le roi n’est plus justifié par le ciel : le catholicisme est minoritaire en Prusse. Le roi est justifié par sa capacité à réunir les volontés disjointes : sa souveraineté n’est qu’une nécessité, sa mission est une fonction. Derrière sa personne, on discerne l’ombre de la société réunie, fédérée, unifiée. Le roi de Prusse, en s’associant aux capitalistes pour ponctionner leurs bénéfices et contrôler leurs actions, agit bel et bien comme un partisan de la redistribution : les richesses qu’il collecte au nom de l’Etat, il les utilise pour le bien public – il est, lui aussi et le premier, soumis à l’impératif de Kant : le devoir, la loi, le service. Chez Kant, la conception hégélienne de l’Etat est déjà présente, implicitement.

Fichte incarne l’autre versant de cette théorie de la liberté par le devoir. Il énonce que la propriété, puisqu’elle implique le devoir au regard du droit, est nécessairement le droit d’utiliser une chose de manière efficiente pour la collectivité. Donc la propriété de l’outil de production doit revenir à celui qui le fait fonctionner. Ce collectivisme ne s’oppose qu’en surface à la conception kantienne. En réalité, le fondement de la pensée est le même : c’est le devoir qui rend possible la liberté, c’est le travail qui crée la valeur, c’est la tâche de l’homme de se dévouer.

Aux yeux de Jaurès, Hegel a incorporé Kant et Fichte. La dialectique hégélienne est, si l’on résume à l’extrême la pensée du théoricien français, la contradiction surmontée par laquelle Fichte peut engendrer Kant et réciproquement. Pour Hegel, la volonté déterminée est supérieure à la volonté indéterminée face à l’objet. Mais la deuxième est nécessaire à l’émergence de la première. La volonté indéterminée est plus universelle que la volonté déterminée, mais il faut que la première agisse pour que la seconde s’incorpore au réel. Jaurès explique la formule hégélienne ainsi : ce qu’il y a d’individuel chez Fichte s’accomplit, par Hegel, dans l’universalisme de Kant ; et ce qu’il y a d’indéterminé, d’immatériel, chez Kant, se matérialise, par Hegel, chez Fichte. Hegel a reformulé en termes modernes le serf arbitre luthérien : le libre arbitre, c’est le droit de se perdre dans l’illusion individuelle, de constater qu’on se perd, et de se retrouver dans l’universel. Donc, le libre arbitre en matière économique, c’est la propriété individuelle ; et le serf arbitre, c’est la propriété collective. Chez Hegel, la Raison a remplacé la Grâce comme principe nécessaire du Salut, l’Etat est devenu le Sauveur, parce que la matière a remplacé l’âme comme sujet de la réflexion. Mais fondamentalement, les catégories employées, les axiologies retenues et les articulations du discours renvoient au mode de pensée caractéristique de Luther.

Enfin, toujours pour Jaurès, Marx, en « remettant la dialectique hégélienne à l’endroit », a conclut ce processus de matérialisation. Chez lui, les choses précèdent les idées. Sa dialectique est donc à la fois l’inverse de celle de Hegel, et cependant (précisément parce qu’elle partage ses catégories, ses axiologies et ses articulations), elle reste hégélienne. La « supériorité » de Marx vient fondamentalement du fait qu’écrivant après Hegel, il put mettre ce dernier en perspective, et montrer que le processus de descente dans la matière renvoyait à un état des choses dans la société. « La chouette de Minerve », disait Hegel, « s’envole au crépuscule ». Marx écrivait au crépuscule de Hegel. En ce sens, pour Jaurès, la lutte des classes n’est, chez Marx, rien d’autre que le processus par lequel le libre arbitre,  en perdant l’Homme, l’amènera au Serf Arbitre.

Conclusion de Jaurès : il n’est en rien surprenant qu’avec Bismarck, le conservatisme allemand ait approché le socialisme d’Etat. Ce qui est difficilement pensable en France (conservatisme et socialisme réunis) est naturel dans un pays dont la philosophie socialiste ne s’oppose pas à la tradition, mais vient au contraire la couronner. L’opposition entre socialisme et conservatisme, absolue en France, est relative en Allemagne, pays où les pôles de la confrontation où les moyens de penser leur affrontement comme une dialectique.

Rédigée à la fin du XIX° siècle, à l’époque où la « haine du Boche » est, pour tout Français, une sorte d’obligation « morale », cette thèse provocatrice était aussi, probablement, dans l’esprit de son rédacteur, un formidable pied-de-nez au radicalisme patriotard, faux-nez « progressiste » d’une bourgeoisie en réalité profondément réactionnaire. Mais au-delà de son côté provocateur, cette thèse mérite attention : elle explique, en grande partie, pourquoi la France, au peuple si intelligent, si capable de comprendre l’espérance sociale,  a développé depuis deux siècle une formule de pensée retardataire par rapport à l’Allemagne, pays au peuple pourtant plus soumis. En France, dit Jaurès à la fin du XIX° siècle, nous avons un peuple intelligent. Mais le problème, c’est que nous avons aussi une bourgeoisie bête.

Source : Scriptoblog

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