Paresia

On ne peut voir qu'on ne voit pas ce qu'on ne voit pas..

Bourdieu is back ! (Le jeu de la mort) 24 mars 2010

Mercredi 17 mars, à 20h40 sur France 2, était diffusé Le jeu de la mort, émission qui a déjà fait couler beaucoup d’encre.

Presque exactement 14 ans plus tôt, le 18 mars 1996, Pierre Bourdieu réalisait, pour la télévision, une présentation de son approche de la télévision (voir la video), dans le cadre d’une série de cours donnés au Collège de France, et qui devait déboucher sur la parution de son livre Sur la télévision.  Il expliquait à cette occasion combien la critique de la télévision à la télévision était difficile, et pointait notamment du doigt le rôle particulièrement important joué par les animateurs des émissions de « débat » dans cette structure coercitive. Le jeu de la mort nous en a fourni il y a quelques jours un exemple particulièrement évident.

Je ne m’attarderai pas sur le concept de l’émission, que je n’ai pas vu puisque j’ai banni la télévision depuis quelques années. D’après ce que j’ai lu, cela ressemblait à une émission de divertissement sur le modèle du jeu télévisuel, inspirée par l’expérience de Milgram, déjà remarquablement mise en scène par Henri Verneuil en 1979 dans son film I comme Icare (voir ici un extrait de l’émission L’avenir du futur du 28/09/1981). Je ne m’attarderai pas non plus sur le débat qui a suivi l’émission, puisque si j’en crois les commentateurs le passage le plus intéressant à été coupé au montage. Me voilà donc sur un pied d’égalité avec les téléspectateurs qui me permettrons, je n’en doute pas, un petit commentaire.

Libération nous apprend qu’Alexandre Lacroix, rédacteur en chef de Philosophie magasine, invité à participer au débat, aurait provoqué la colère de Christophe Hondelatte en critiquant l’autoritarisme inhérent à son rôle d’animateur. Ce dernier lui aurait gentiment demandé de quitter le studio devant les caméras, afin qu’ils puissent s’expliquer « entre hommes » dans sa loge. « Face à face » précise-t-il, selon les propos rapportés par Libération, au cas où on aurait des doutes sur la nature exacte d’une telle proposition.

Trêve de plaisanteries. Même si l’homosexualité semble un sujet brulant pour Christophe Hondelatte, il serait ridicule de résumer cette histoire par une explication sentimentale, ou par le « côté sanguin » de l’animateur, comme l’ont fait certains.

Voilà, il me semble le point à retenir : la télévision nous a encore montré qu’elle se défend admirablement contre la critique, en produisant elle-même une pseudo-autocritique. Toute la force de ce mécanisme consiste en sa dissimulation, le téléspectateur doit croire que la critique qu’il observe vient de l’extérieur. Ainsi Christophe Nick, qui a réalisé l’émission, est présenté comme un critique courageux. La chaine France2 aussi, au passage, est jugée courageuse par certains articles publiés dans  Le Monde, Libération, L’express, ou encore Médiapart ; ceci « clouant le bec à TF1 », chaine déjà critiquée par Christophe Nick dans TF1, Un Pouvoir (écrit avec Pierre Péant). Cette petite guerre entre puissants ne doit pas faire oublier une chose : si TF1 a le droit de critiquer France2 et inversement, la critique ne doit surtout pas venir de l’extérieur.

En d’autres termes on n’a pas le droit de critiquer la télévision en général, ses structures invariantes, mais seulement ses particularités éphémères et variables. Ici (comme on peut le voir dans la seconde émission programmée par France2, Le Temps de Cerveau Disponible, où la participation de Bernard Stiegler m’a un peu déçu) sont visées les émissions de télé-réalité produites par TF1, mais pas question de toucher au débat de fond soulevé par l’expérience de Milgram, à savoir les conditions de soumission à l’autorité par l’intermédiaire de ses représentants (ici l’animateur du « débat »).

L’autorité (ici celle de la télévision) n’est rien sans ses représentants. Et ces représentants, rappelant parfois l’attitude de certains fonctionnaires de police devant les tribunaux, refusent à tout prix toute implication dans la structure coercitive télévisuelle, alors qu’ils en sont les acteurs principaux (au sens théâtral du terme, évidemment). Bercés par un idéal journalistique kantien aveuglant, ils se pensent, consciemment ou non, en exemples de la démocratie, et du haut de leurs Lumières rien ne peut les atteindre. Face à la critique leurs réactions sont violentes, instinctives. J’ai en tête l’ouvrage de Géraldine Muhlmann, Du journalisme en démocratie, et à la carrière télévisuelle de son auteur qui participait au « débat » en question. Chez Géraldine Muhlmann la violence est dans le texte, qui qualifie les travaux de Bourdieu, Habermas, Chomsky, Serge Halimi ou Pierre Carles (« et quelques autres », comme elle le dit si bien) d’antidémocratiques.

La violence est plus subtile, « intellectuelle », mais produit le même effet : le rejet de la discussion, du libre dialogue, idéal que partagent ces auteurs décriés, et qui me semble être une valeur fondamentale de la démocratie. Là est peut-être le principal défaut de l’individualisme libéral : c’est une conception du politique qui dissimule le pouvoir au cœur même l’individu, où il reste invisible. Demander à un journaliste kantien de se considérer, ne serais-ce qu’une seconde, comme un objet et non-plus comme un sujet, voilà une tâche bien difficile. L’idéologie transforme les luttes émancipatrices en conflits intersubjectifs, obligeant la critique du libéralisme contemporain à sortir du débat théorique pour dénoncer les plus parfaits adhérents au système. D’affreuses langues de vipères agressent d’innocentes victimes, le spectacle est charmant et produit son petit effet : plus personne n’en a rien a foutre.

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One Response to “Bourdieu is back ! (Le jeu de la mort)”

  1. […] de la croyance, bouveresse, jacques bouveresse, philosophie A mettre en parallèle avec l’article sur la polémique autour du jeu de la […]


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