Paresia

On ne peut voir qu'on ne voit pas ce qu'on ne voit pas..

Théatralisation de la critique : « Main basse sur l’info » 15 mars 2010

Quelques écrits qui datent mais dont le fond a toujours sa place aujourd’hui, la première chose étant de regarder le documentaire dont il s’agit et disponible ici.

Mardi 9 janvier 2010 ARTE proposait dès 20h35 dans le cadre de Thema (3 heures et demi dédiées à un sujet) « Main basse sur l’info ». Réflexion sur l’état du journalisme et de l’information autour du développement croissant du l’outil Internet et les nouvelles problématiques qu’il engendre : « Internet a porté un sérieux coup aux médias traditionnels. Enquête sur une révolution de l’info qui pose des questions vitales pour nos démocraties ».

Un sujet à priori des plus intéressant et matière à réflexion, d’autant plus en ces temps de mauvaise santé financière des médias traditionnels, de remise en cause régulière de leur légitimité et de leur indépendance. Soirée Thema qui fût donc articulé autour de deux documentaires consécutifs, « Les effroyables imposteurs » puis « Huit journalistes en colère ». Documentaires suivis en dernière partie d’un débat animé par Daniel Leconte autour de plusieurs invités, en l’occurrence deux journalistes, encore…

Si le premier documentaire avec son titre accrocheur et catastrophiste mérite certainement analyse : « La Toile bruisse d’infos pas toujours fiables, parfois reprises dans les médias traditionnels. Décryptage d’une dérive ». Le deuxième documentaire « Huit journalistes en colère » nous intéresse un peu plus puisqu’il met en scène des acteurs directement créateurs d’information que sont huit journalistes. Un documentaire alléchant aux accents dramaturgiques (le titre : «… en colère ») qui fait intervenir sous forme d’éditos et d’interventions « huit hommes et femmes de médias » : Arlette Chabot, Jean-Pierre Elkabbach, Eric Fottorino, Axel Ganz, Franz-Olivier Giesbert, Edwy Plenel, David Pujadas, Philippe Val.

Présentation du documentaire :

«Quand l’information va mal, la démocratie va mal. À l’heure où le monde de l’info est en pleine mutation, huit hommes et femmes de médias tirent la sonnette d’alarme et ouvrent le débat ».

Que l’on s’en réjouisse ou que l’on s’en inquiète, l’info à l’heure d’Internet vit une incroyable mutation. Ancien directeur de L’Express, Denis Jeambar a sollicité des journalistes, des directeurs de rédaction et des patrons de presse : huit hommes et femmes qui vivent de l’intérieur cette révolution et qui s’interrogent sur leur métier. D’Arlette Chabot à David Pujadas en passant par Edwy Plenel, Éric Fottorino, Franz-Olivier Giesbert, Jean-Pierre Elkabbach, Philippe Val et Axel Ganz, chacun pousse un coup de gueule face caméra. Dictature de l’émotion, confusion entre information et divertissement, manque de moyens, nouveaux défis imposés par le Web… : ils dénoncent les excès et s’inquiètent d’un journalisme qui va mal, mettant en danger la démocratie. À l’heure de l’info disponible à tout moment, du bruit médiatique, du people, de la presse gratuite, de la victimisation, ils disent ce qu’ils ont sur le cœur et reconnaissent aussi leurs erreurs ».

Ce n’est pas tant le contenu des propos des journalistes qui est intéressant que la structure même du documentaire et les questions que celui-ci soulève : désir de donner à ce documentaire un intérêt informationnel et exercice d’autocritique ou simple tribune corporatiste ?

Structure du documentaire :

A 21h20, débute donc ce second documentaire : « Huit journalistes en colère », réalisé par Denis Jeambar, François Bordes et Stanislas Kraland.

Par soucis de « professionnalisme » et d’ « honnêteté intellectuelle », rappelons que l’un des trois réalisateurs du documentaire, Denis Jeanmbar, fit lui même partie de cette profession gravement mis en danger par Internet : Paris-Match en 1970 avant de passer par l’hebdomadaire LePoint, par la direction d’Europe1 puis de l’Express. Il fût Egalement éditorialiste politique à France-Culture, Radio Classique, RMC. En 2007 il était administrateur du Syndicat de la Presse Magazine et d’Information (SPMI). Egalement écrivain, il a publié une quinzaine de livres, essentiellement des essais, entretiens et pamphlets politiques. (Consulter la Source République-des-lettres pour références précises).

Un parcours chargé en expériences qui témoigne d’une connaissance certainement très aboutie du monde des médias et du journalisme mais impose en contrepartie un défi de taille, celui qui devrait être de conduire le documentaire avec un regard toujours aiguisé et pertinent sans tomber dans la complaisance.

Les huit apôtres du dieu journalisme

Le casting de départ donne forcément une drôle d’impression, Arlette Chabot, Jean-Pierre Elkabbach, Eric Fottorino, Axel Ganz, Franz-Olivier Giesbert, Edwy Plenel, David Pujadas, Philippe Val. Encore plus quand l’introduction faussement sensationnaliste donne le ton : « Nous leur [aux huit journalistes, NDLR] avons donné carte blanche pour dire tout haut ce qu’ils pensent tout bas, pour dire ce qu’on ne vous dit pas ». Avec ce genre d’accroche, on est légitimement en droit de s’attendre à un discours dénué de tout consensualisme de la part de ces journalistes qui font pourtant partie de médias à priori plutôt sages.

Le spectateur se retrouve donc ici face à huit vrais journalistes, des poids lourds de l’information, « une sacré brochette de professionnels », et donc impression d’une légitimation de l’élite journalistique, par opposition à ces apprenti journalistes de l’Internet, ces conspirationnistes présentés dans le premier documentaire.

Un premier point qui explique la construction du documentaire : huit journalistes professionnels dont la présence et le propos se suffit à lui-même, une unilatéralité de point de vue qui pose malheureusement plusieurs problèmes. D’une part ces journalistes sont encore en activité, dans le vécu direct de ces mécanismes conduisant à la production de l’information, forcément freinés dans leur analyse et leur autocritique par un manque de recul.

Cette connaissance des rouages de fonctionnement de l’industrie de l’information pourrait être pertinente SI et SEULEMENT SI le documentaire mettait en interaction ce regard avec celui d’intervenants extérieurs. C’est le deuxième problème soulevé par ce « documentaire » : l’absence de pont entre ces journalistes et l’extérieur, la réalité telle que vécue, comprise, analysée par des acteurs de la société extérieurs à la production directe de l’information.

Huit journalistes donc mais ni sociologues des médias, ni philosophes, ni mêmes journalistes indépendants et surtout pas de citoyens à mêmes d’expliciter leur vision et leur critique de l’information autrement que par l’audience sur laquelle ils pèsent silencieusement et anonymement.

Auto flagellation douceâtre voir simulée qui ne tend surtout pas le fouet à ceux auxquels s’adresse l’information. Des lecteurs, auditeurs, spectateurs que l’on ne voit en fait jamais, systématiquement dépersonnalisés, invisibles.

Ainsi l’ossature du documentaire place ces journalistes dans le statut d’éditorialistes juges et bourreaux plutôt que d’ayant à répondre.

Se délestant en quelque sorte de leurs propres rôles de créateurs de l’information, ils deviennent dénonciateurs miévreux des mécanismes externes déviants conduisant à celle-ci. Le problème n’est pas tant qu’ils livrent leur analyse d’ailleurs raccourcie au plus, mais plutôt qu’ils puissent de ce fait échapper eux-mêmes à une analyse extérieure de leur travail.

Comment véritablement questionner et remettre en cause un système, un objet et ses structures déterminantes, sous peu qu’il y ait un vrai désir de le faire, dès lors que ce questionnement se résume à une pâle autocritique, forcément distanciée bien qu’autocentrée, se passant donc de tout recul et objectivité.

C’est tout le problème de ce documentaire : il reflète au mieux une analyse sans contenu ni réflexion véritable sur l’industrie de l’information, au pire une tribune permettant à ces journalistes de prêcher, consciemment ou non, pour leur paroisse sous couvert d’une pseudo colère. Le seul titre du documentaire et leur statut de « stars » des médias devrait légitimer le fond de leur pensée, autocentrée et peu analytique. On a donc assisté à une parodie de réflexion et d’autocritique, en cela la soirée d’Arte méritait bien son titre « Main basse sur l’info ».

E.J

Arte nous présente huit journalistes en colère.

Attardons nous quelques instants sur leurs cris de révolte.

David Pujadas est en colère. En colère contre le « journalisme des bons sentiments ». La nouvelle pensée unique du journalisme contre laquelle il se bat tous les jours, cette perversion innommable qui consiste à « défendre le faible contre le fort ». Monsieur Pujadas lui a le courage de défendre le fort contre le faible, même s’il avoue qu’il cède parfois à cette « paresse » qu’il reproche aux autres journalistes.

Philippe Val est en colère. Apparemment il tourne à la même came que monsieur Pujadas, puisque lui aussi à une dent contre les journalistes qui sont « tombés dans le piège du bien ». Le surréalisme du spectacle se confirme, sous le regard bienveillant de la grande déesse du journalisme adolescent : l’objectivité. Un mot qu’on ose plus prononcer mais qu’on continue de vénérer en cachette. Régulièrement on fait sa prière, pour ne pas oublier : « Ce n’est pas parce qu’il exprime son opinion qu’un journaliste est libre et indépendant, c’est quand il pense d’abord contre son opinion pour ensuite livrer son analyse. » Laissons monsieur Val à son doute cartésien, il nous ferra signe quand il aura fini son analyse.

Jean-Pierre Elkabbach est en colère. Il n’a pas grand chose à raconter, son discours est un peu décousu. En vrac : marre de la « bataille entre le bien et le mal » (encore), marre de la « people-isation », marre des « citoyens-journalistes ».. et on fini avec une jolie déclaration d’amour néo-libérale : « assez de réclamer plus d’indépendance et d’aller courir après les subventions de l’état ». Au cas où on aurait pas compris que monsieur Elkabbach n’aime pas non plus soutenir les faibles contre les forts.

Axel Ganz est en colère. Contre la « banalisation de l’information ». A long terme nous dit-il, « les jeunes ne croiront plus à rien ». GoogleNews n’emploie aucun journaliste. Le journalisme est en phase terminale. En fait il ne nous reste plus que le suicide, ou quelque chose dans le genre.

Arlette Chabot est en colère. En colère contre « les adeptes de la théorie du complot » qui croient que la vérité est « sur la toile » et le mensonge dans les « médias traditionnels ». En plus on a pas à se plaindre parce qu’avec internet la censure n’existe plus. C’est pour ça qu’on se fait tous manipuler par les conspirationnistes. Finalement la censure ça a du bon quand même. Ça évite par exemple « d’accabler » le gouvernement Israélien. On aurait pas pu trouver meilleur exemple.

Bon, jusqu’à présent on s’emmerde un peu. Mais le « meilleur » est pour la fin, les réalisateurs gauchistes de ce documentaire parfaitement objectif ayant gardé sous le coude Edwy Plenel, Franz-Olivier Giesbert, et, la crème de la crème, Éric Fottorino.

Edwy Plenel est donc en colère. Il n’est pas très crédible. Les autres ne l’étaient pas tellement, mais on pouvait encore y croire. Là le sourire jovial de monsieur Plenel nous convainc définitivement : ces journalistes sont tout sauf en colère. Edwy Plenel dédramatise : « résumer internet à ses pires aspects c’est avoir peur de la démocratie ». Nous voilà rassurés : il y a donc bien des choses horribles sur internet, il ne faut pas avoir peur c’est tout.

Franz-Olivier Giesbert est en colère. Contrairement à monsieur Pujadas il pense que les pressions sur les journaux sont innombrables : « politiques, publicitaires, de toutes sortes ». Faut-il croire le journaliste ou le patron de presse ? Il nous apprend également que le vrai patron du journal « ce n’est pas moi ni l’actionnaire, c’est le lecteur ». Qui sait après les journaux gratuits on va peut-être se mettre à payer les lecteurs.

Eric Fottorino est en colère. Et il va avoir, par rapport à ses petits copains, l’occasion de s’en expliquer longuement. Surement parce que son journal est « la référence, une institution aussi sérieuse que puissante ». Son discours est remarquable : « Aujourd’hui tous les médias communiquent. (…) Ils disposent de gros moyens pour s’exprimer et façonner l’opinion sous un jour qui leur est favorable. » Et monsieur Fottorino nous donne des noms de « grands industriels » possédants de grands médias, vantant l’indépendance économique de son journal. Il oublie de dire que 40% des actions du Monde sont contrôlées par des « grands industriels ». On en remet une couche : « L’indépendance de la presse doit être économique pour être éditoriale, c’est la seule condition possible pour n’être ni de droite ni de gauche. » Ils y tiennent, au Monde, à passer pour « ni de droite ni de gauche ». La fameuse objectivité peureuse et impuissante, malgré ce qu’en pense monsieur Fottorino, face aux « professionnels du lobbying et de la désinformation. » Son journal a beau être un « contre-pouvoir », il avoue : « aucun patron industriel ne s’est permis de m’appeler pour me dire que ce dont on parlait dans mon journal n’était pas correct. » Seul le président de la république se l’est permis. Et on s’en fout puisque, tout le monde le sait, il n’a aucun pouvoir.

Paresia



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2 Responses to “Théatralisation de la critique : « Main basse sur l’info »”

  1. Way cool! Some very valid points! I appreciate you writing this write-up plus the rest of the website is very good.


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